Je suis Toi, tu es Moi

La matinée était brumeuse en ce 1er novembre. Triste journée, triste météo, une période idéale pour broyer du noir.

Perdu dans ses pensées, Franck n'entend pas les hurlements de sa tendre épouse qui s'égosille à l'étage depuis dix bonnes minutes. "Franck, tu es sourd ou quoi ??? je t'ai demandé de venir m'aider à ranger le salon du haut, tu crois que je suis la bonne ici ??"

Le vieil homme s'extirpe à regret de son fauteuil Club pour obéir. C'est vrai que pour ranger trois magasines, deux tasses à thé et remettre en place les coussins du canapé, ils ne sont pas trop de deux.. Mais Franck ne dit rien. Il y a longtemps qu'il ne dit plus rien. Les railleries de sa femme ne l'atteignent plus depuis des années, depuis qu'il a décidé de faire abstraction du présent, et de vivre dans ses souvenirs et dans ses rêves.

"En quelle année sommes-nous déjà ? ah oui, 2048. Il y a 33 ans…" réfléchis Franck. 33 années qui auraient pu être si différentes s’il avait eu le courage d'assumer ses choix jusqu'au bout. Mais il n'a pas pu. Il était trop faible, il le sait bien. Il l'est toujours d'ailleurs. Sinon pourquoi continuerait-il de subir les affres du quotidien avec cette emmerdeuse castratrice qui le rabaisse constamment, le prend pour son homme à tout faire qui a déjà l'immense privilège d'être son mari à elle, la soi-disant femme parfaite, autoritaire et indécrottable, à la science infuse, froide et dénuer de tout exotisme, de toute sensibilité et sensualité. Le prix à payer pour avoir l’honneur de vivre avec cette perle est d’être à son service et de ne jamais la contredire.

Depuis quand a-t-il finit de l'aimer ? il ne sait plus.. Il se souvient par contre quand il a commencé à l'aimer, elle. Son Amour, la seule, l'unique.. Il l'a aimé elle plus qu'il n'a jamais aimé son épouse. Et pourtant, il n'a pas pu la quitter. Les habitudes, la routine, le confort matériel, les enfants... En ce temps-là, ces mots résonnaient en lui et cultivaient cette culpabilité dévorante, aidés grassement par les longs discours moralisateurs de sa chère moitié fiscale. Car oui, leur vie de couple se résume à cela au bout du compte. Un parfait GIE, Groupement d'Intérêt Economique et une exemplaire unité familiale. Aujourd'hui, tous ces mots sonnent faux. Ils portent le lourd fardeau d'avoir gâché deux vies, voir trois. Car celle qui peste en ce moment même en époussetant les cadres-photos de leur illustre tribu a-t-elle été heureuse finalement ? Franck ne lui posera jamais la question. Car il sait que même si elle répond oui, ce sera faux. Et si elle lui retourne la question, résistera-t-il à l'envie de lui dire que lui n'est pas heureux, qu'il ne l'a jamais été avec elle et ne le sera jamais ?

Et pourtant il l'a été, un temps. Quelques mois. Avec une autre.  Il sait qu'il a touché du doigt le véritable bonheur, et la souffrance de l'avoir perdue ne s'estompe pas. Au contraire, elle ne fait qu'accroitre la rancœur qu'il éprouve envers celle qui aura partagé toute sa vie. Sa vie qui se résume ainsi : habitudes, routine, confort matériel, enfants...

Il a été heureux oui. Un trop court moment. Cette force qui les unissait lui et cette jeune femme à la personnalité de feu mais d'une sensibilité à fleur de peau, est indéfinissable. Une connexion qu'il ressent encore aujourd'hui bien qu'il ne l'ait jamais revue, inexplicable, qui les liera à tout jamais. Ils étaient une seule et même personne lorsqu'ils étaient ensemble. La complicité qu'il y avait entre eux était tellement naturelle et déroutante à la fois qu'ils s’en étonnaient eux-mêmes. Ils étaient l'un et l'autre à la fois "je suis Toi, tu es Moi".. Tous les merveilleux moments lui revinrent à l'esprit. Il savait qu'il devait alors s'isoler car les larmes lui montaient aux yeux dans ces moments-là, et sa colocataire s’en rendait compte, et savait pourquoi, c’était certain. Elle était ensuite encore plus irascible et infernale avec lui.

Elle sait o’combien qu'elle a perdu son mari il y a 33 ans. Peut-être même avant, mais il est plus aisé de remettre la faute sur cette garce. En voyant son époux quitter la pièce, elle sut à qui il pensait, encore. Qu’importe. Elle n’en éprouvait aucun scrupule. Elle avait préservé sa famille, sa petite vie et celui qu’elle avait soigneusement modelé pendant des années afin qu’il soit dévoué à ses moindres volontés était toujours là aujourd’hui. Même malheureux. Mais ça ce n’était qu’un détail pour elle. Elle avait toujours « porté la culotte », elle régnait sur son petit monde d’une main de fer, et il était hors de question que cela change. Et ça n’avait jamais changé. Elle se congratulait encore aujourd’hui d’avoir gagné contre cette briseuse de couple et d’avoir préservé les apparences. C’était elle la plus forte, elle l’a toujours été dans tous les domaines et cette satisfaction lui faisait avaler le fait de voir Franck rongé par ses états d’âme et ses regrets. Du moment qu’elle avait obtenu ce qu’elle voulait, le reste n’avait aucune importance. Le mal être de son mari en particulier. Elle avait pris l’habitude de ça aussi.

Franck rêva cette nuit-là. Un rêve merveilleux, tellement réaliste, où ils étaient enlacés tous les deux, dans devant une grande maison aux abords verdoyants, regardant les enfants qui jouaient tous ensemble dans la piscine. Ils avaient 40 ans de nouveau. Tout était beau, tout était parfait. Il ressentait cette magie, ce lien encore plus intensément et le bien être qui l’envahissait le portait dans les nuages. Elle était là, il pouvait la toucher, la prendre dans ses bras, l’embrasser. Elle le regardait tendrement, les yeux plein d’amour et de joie. C’était le bonheur, enfin.

Puis soudain, le trou noir. Il se réveilla en sursaut et en sueur, avec une impression terrible de vide intérieur. Comme si il n’était plus que la moitié de lui-même. Alors il comprit..

Son Amour venait de rejoindre le pays des Anges…

Et oui Maddy !

"Tenez, votre plaid pour vous tenir chaud, Maddy" Ne va-t-elle pas me foutre la paix cette godiche ?!? Je n'ai que faire de ses gentillesses ! et son imbécile de mari, mon piètre neveu Henri, va bientôt faire son apparition.. pire que les fonctionnaires celui-ci, 16h30, rentré à la maison, si mon Marcel voyait ça, lui qui travaillait 15h par jour..

"Tu veux une tasse de thé tante Maddy ?" Et la rejetonne qui s'y met cette fois... "oui ma chérie avec plaisir, tu es mignonne" Elle va encore mettre trop de lait, pas assez de miel et j'aurai droit aux biscuits cramés.. "un biscuit pour accompagner Maddy, ils sortent du four" Oui ça se voit..

Allez, j'acquiesce de la tête avec un sourire enjoué et peut être me laisseront-elles finir de regarder le feuilleton en paix... Bingo ! voilà le plat de nouilles en chef qui rentre ! et c'est reparti pour le pays des niaiseries, et je te fais mimis, et je te bécote, la femme, la fille, le grand benêt de fils qui passe ses journées à lire ou à dessiner au lieu de faire comme tous les jeunes d'aujourd'hui, jouer à la console et envoyer des sms. Cynthia la nunuche  n°2 m'a raconté que c'était la jeunesse d'aujourd'hui... Drôle d'évolution.. Visiblement lui est à part les autres et dans cette famille, c'est guère étonnant..

c'est vrai que moi je n'ai pas eu d'enfant avec mon Marcel. La vie de famille, je ne sais pas comment ça marche. Mais si c'est aussi nian-nian, aussi dégoulinant de mièvrerie, alors merci au destin de m'en avoir privée !!

"Alors ma chère tante Maddy, comment te sens-tu aujourd'hui ? " 

"bien, très bien Henry. Ta journée fut bonne ?"

"Ereintante ! Thierry a encore fait des siennes, j'ai dû reprendre ses dossiers et corriger ses erreurs avant que nous ne les payions très cher.. Je vais devoir en parler à mon supérieur, ça ne m'enchante pas mais je n'ai pas le choix. Il pourra dire adieu à sa promotion et peut être même à son poste au sein de l'entreprise mais que veux-tu, c'est la dure loi du travail !"

"Et tu crois que toi tu pourrais éventuellement avoir cette promotion Henri ?"

"Oh je ne sais pas, je ne suis pas sûr que cela m'intéresse au bout du compte. Il faudrait se rendre encore plus disponible, faire davantage d'heures et de réunions en soirée. J'y réflechirai le moment venu"

Ben voyons.. il faut travailler plus, quelle angoisse... fainéant ! roooh et cet estomac qui me fait encore souffrir.. c'est de pire en pire ses derniers temps, la douleur est de plus en plus aigüe, mais non ! je ne dirai rien ! ils seraient encore plus à mes basques, avec les pleurnicheries qui vont avec !

Pfff... ils savent bien que si je ne suis plus là, ils devront tous décamper de cette maison, ils ont plutôt intérêt à s'occuper de moi et faire en sorte que je vive le plus longtemps possible ! Heureusement que ma sœur Odile m'a emmené chez le notaire mardi dernier, au moins tout est clair. C'est dur pour elle qui n'a pas non plus d'enfant et plus de mari qui plus est. Mais elle est plus jeune que moi, je lui laisse un petit pécule qui lui permettra de vivre décemment. Pour les autres, quick ! sous le nez ! car le reste de mon argent et de mes biens iront à la famille de Marcel, c'est ce qu'il avait décidé, il n'aimait pas beaucoup ma famille.. je peux le comprendre ! et après tout, ce que  nous avons, c'est grâce à lui. Normal que cela revienne à sa famille à lui.

Bah les miens sont tellement bêtes.. rongés de bonté et de gentillesse, à croire que ça leur suffit d'être serviables .. Ma chère Odile a tout de même eu une bonne idée de les faire venir ici lorsque leur demeure a été détruite dans ce terrible incendie il y a quelques mois. Je ne peux plus m'occuper de moi, c'est vrai. Cette foutue sclérose a finit par m'handicaper totalement, et pas question d'aller en maison de retraite avec tous ces vieux grincheux séniles , ça non !

"Ce soir Maddy, coq au vin jaune et champignons cueillis par les enfants cet après-midi, rien pour vous. Je sais que vous en raffolez !" Mais oui, fais donc ça ma belle, pendant ce temps tu me fiches la paix..

"il n'y en a plus pour très longtemps ma chérie, tiens bon. Odile m'a assuré que la vieille bique ne m'avait pas reconnu mardi dernier, pour elle tout est à jour selon ses dernières volontés et celles de cet avare de Marcel ingrat et despotique"

"Et si ils veulent pratiquer une autopsie, Henri ?"

"Maddy a 86 ans mon amour, à qui viendrait à l'esprit de faire pratiquer une autopsie ? et ce n'est pas Odile qui la réclamerait. c'est sa plus proche parente, ne te fais aucun souci. Elle fera ce qu'il faut pour que notre chère vieille tante, sa tendre soeurette pour qui elle voue elle plus que quiconque une haine sans limite, repose et se décompose bien tranquillement auprès de son Marcel chéri.."

Un petit rire mesquin se fit légèrement entendre du fonds de la cuisine pendant que les champignons dansaient joyeusement dans la poêle.

Son univers

Lorsqu'elle releva la tête, elle vit la haine dans les yeux de cette femme, cette folle dont la jalousie était sans limite et qui se tenait devant elle, tel un rempart érigé par le diable qui l'empêchait de vivre et d'accéder au bonheur.

Non, elle ne la laisserait pas.  Elle ne lui agréerait jamais le privilège d'être heureuse avec cet homme, Maéline le savait. Puisqu'elle ne pouvait maitriser les sentiments qui liait Maéline et William, puisqu'ils étaient visiblement plus forts que tout, elle les empêcherait d'être ensemble quoi qu'il en coûte. Si ce n'était pas aujourd'hui, ce serait pour plus tard mais la jeune femme en connaissait déjà l'issue. Pourvu qu'elle se contente de la supprimer elle, qu'elle laisse son Amour tranquille.. Si elle était emprisonnée pour avoir commis l'irréparable, alors William serait sauvé, et pourrait vivre sa vie, même avec quelqu'un d'autre. Il pourrait lui au moins être heureux, encore... enfin...

A peine eut-elle le temps de voir apparaître la vision du visage de son Cher Will qu'elle sentie la lame pénétrer son corps et la douleur envahir tout son être. Une vague d'émotions traversa son esprit embué, mais le sentiment d'injustice regnait dans ce cortège dense et incessant de pensées. "Pourquoi ? Pourquoi est-ce le mal qui triomphe du bien ? Est ce donc cela mourir par Amour ? Et qui le protègera maintenant que je ne serai plus là ?" tombée à genou, Maéline se sentait partir. la douleur si intense ne la faisait même plus souffrir.

"Mais qu'as tu fait mon Amour ?" William était là, accroupie devant elle, les yeux bordés de larmes et de détresse. "Qu'as tu fait ?"

Les mains de l'homme qu'elle aimait passionnément étaient sur les siennes, enserrant le manche du couteau enfoncé dans son ventre. "Elle a eu raison de moi" dit elle. "sauve-toi avant qu'elle ne te tue toi aussi" souffla la jeune femme dans un ultime effort avant de s'effondrer lourdement sur le sol.

En attendant les secours, William se mit à caresser les cheveux de sa bien-aimée, en lui parlant doucement, comme si elle dormait, allongée sur ses genoux. Le visage emplie de larmes, il ne cessait de répéter qu'il était désolé, qu'il n'avait rien pu faire pour l'aider, qu'il s'en voulait tellement...

L'un des ambulanciers mit sa main sur l'épaule du jeune homme. "cette pathologie est complexe, personne n'aurait pu l'en sortir, vous le savez".

Oui, William le savait. L'univers de la femme dont il était tombé amoureux quelques mois auparavant était construit de visions irréelles, d'êtres célestes et malfaisants qui avaient pris possession de son esprit, de son âme, de son corps jusqu'à la conduire à cet ultime échappatoire funeste.

"je le sais, et pourtant je l'aimais..."